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Attentats de Paris – mesures à prendre : couper les ponts avec les pays du Golfe et donc se rapprocher de l’Iran et du Liban

« Certains sont allés jusqu’à dire que l’Etat Islamique et Al Nusra servent directement les intérêts et les idéaux des pays du Golfe. »

La descente dans les cités du 15 novembre et les bombardements de positions stratégiques de Daesh en Syrie ont été les premières mesures à court terme entreprises par l’Etat français. Elles se distinguent par une prise de risque vis-à-vis de laquelle le gouvernement s’était jusqu’alors montré réticent.

Troisième mesure à court terme annoncée par le gouvernement, la déradicalisation des mosquées, et le renvoi (à l’étranger, s’il le faut) d’imams extrémistes. A priori rien à dire sur le fond ; mais comment une telle mesure peut-elle s’appliquer?

C’est la forme qui manque

En y regardant de plus près, aucune précision ne nous a été donnée par M. Valls sur ce que le gouvernement entend par ”radical”. S’agit-il donc de punir des individus qui encouragent directement le jihad (ce qu’aucun Imam ne fait ouvertement depuis Benyettou—l’apprenti imam repenti des Kouachis) ? S’agit-il plutôt d’étouffer la vague de valeurs rigoristes telles que le retour à la terre religieuse, la mise à l’écart des femmes de la société, ou l’orthodoxie religieuse (à bien y penser, cela impliquerait également de renvoyer d’autres minorités, telles que les juifs orthodoxes, ou les haredims.) ?

Bref, une telle politique parait admirable, mais elle est, en pratique, très vague et, on le voit, inapplicable. D’autant plus qu’une application de la sorte renforcerait la doctrine-même par laquelle l’islamisme recrute, qui est de dire que les musulmans sont persécutés et en danger. Mais admettons…

Tenter de réifier les idées ne les a jamais affaiblies. Les idées sont par définition abstraites, invisibles et c’est se tromper que de croire que bâillonner les bouches supprimeraient les idées—d’autant plus que ce sont les mauvaises bouches qu’on bâillonne ; la plupart des radicalisations s’entreprennent sur le net (ou sur la PS4 comme on l’a récemment appris), dans des groupes restreints et non dans les mosquées. Ces idées continueraient d’être présentes, et le bouclier que forme la doctrine selon laquelle l’Occident cherche à affaiblir l’Islam et la Oumma se renforcerait et continuerait à empêcher toute déradicalisation dans les quartiers.

Alors, que faire ? Agir sur le véritable fond.

Ce qui doit être fait c’est de tuer l’idée à la source, et pour cela il faut de l’audace. La source c’est le wahhabisme, le salafisme saoudien, et les pays du Golfe en général. Ce sont ces pays qui proclament haut et fort la supériorité des lois de Dieu aux lois des hommes et la nécessité de propager les premières – que, mine de rien, eux-mêmes rédigent—au détriment des secondes. Ces pays sont à la source de l’islamisme idéologique qui nous affronte aujourd’hui, mais aussi de l’islamisme militarisé – Al Nusra est alimenté par le Qatar et les cheikhs du Koweït et de l’Arabie Saoudite. Al Nusra est un groupe islamiste initialement issu d’Al-Qaeda mais dont un grand nombre de membres rejoint les rangs de Daesh depuis 2011.

Certains sont allés jusqu’à dire que l’Etat Islamique et Al Nusra servent directement les intérêts et les idéaux des pays du Golfe. Robert Fisk, notamment, en conférence à Montréal en Octobre décrivait les actions de ces groupes comme méticuleusement froides, instrumentales, en rien dirigée par un barbarisme ou un engouement idéologique inné. Il prenait l’exemple de la plus vieille église de Syrie, à Yabroud, où les peintures furent méticuleusement passées à la déchiqueteuse, et où chaque œil de saints – et même ceux du dragon de Saint Georges— furent noircis.

Cette analyse n’a rien de nouveau, ni de complotiste. Ce qui n’a pas été examiné en revanche, c’est ce qu’une distanciation des pays du Golfe requiert, et donc pourquoi cela n’a pas été encore fait.

La France a tout à gagner

L’argument économique n’est pas suffisant : se distancier de ses pays nous fait perdre beaucoup moins au niveau économique que d’être alliés à eux nous faire perdre au niveau de la politique et de la sécurité. En effet, seulement 6% de la consommation énergétique de la France dépend aujourd’hui de l’Arabie Saoudite ; c’est moins d’1 % pour les Etats-Unis. La France pourrait et devrait également se passer de vente d’armes à ces pays (Elle est en 2ème place des pays exportateurs d’armes au monde en 2015). La France pourrait donc, comme le font progressivement les Etats-Unis depuis 10 ans, diminuer sa dépendance vis-à-vis de ces pays.

Reste l’argument politique. La France et ses alliés veulent préserver un contrôle, une stabilité dans la région, du Proche jusqu’à l’extrême Orient ; rôle présentement joué par le tandem qui coopère Israël-Arabie Saoudite. Mais par qui remplacer l’Arabie Saoudite ? L’Iran apparait comme la meilleure, ou plutôt, la seule option disponible ; il n’est géographiquement pas trop à l’Est, a certes un pouvoir extrémiste ostensiblement anti-Occident, mais aussi une population qui ne soutient pas les idées de son gouvernement, et qui s’ouvre à l’Occident et à ses marchés. Du côté des Droits de l’Homme, l’Iran n’est certainement pas plus épouvantable que l’Arabie Saoudite, mais surtout, il pose moins de risques terroristes et sécuritaires que les pays du Golfe pour les dix années à venir, principalement en raison d’un Ayatollah mourant—atteint d’un cancer—et d’un gouvernement qui se modernise et se détache des basijis, les forces religieuses paramilitaires de l’Iran. Notons que les Etats-Unis ont déjà entamé un rapprochement.

Mais se rapprocher de l’Iran implique nécessairement de se distancier d’Israël, puisqu’Israël s’oppose catégoriquement à une entrée de l’Iran sur la scène internationale, et le sentiment antisioniste iranien est politiquement bien ancré. Or un tandem qui coopère est nécessaire pour maintenir une stabilité dans la région.

C’est pour cela qu’au cours de la prochaine décennie, parallèlement au rapprochement avec l’Iran et au détachement de l’Arabie Saoudite, il faut que la France entreprenne un rapprochement avec le Liban afin de maintenir une stabilité au Moyen Orient par le biais d’une coopération Iran-Liban. Pourquoi le Liban ? Car le pays se stabilise politiquement : pour la première fois depuis la guerre civile, les chrétiens sont unis. De plus, il représente un modèle pour les autres pays arabes ; un mélange, certes imparfait, mais coriace, de cultes, de cultures et de pensées. Enfin, Le Liban serait un partenaire et un atout clé dans la résolution de la passation de pouvoirs en Syrie, compte tenu des liens diplomatiques historiques qui relient la Syrie et le Liban. Bref, le Liban peut s’affirmer comme partenaire-clé pour défendre les intérêts de la France au Moyen-Orient.
Aucune idéologie ne peut être ne serait-ce qu’affaiblie par des mesures à court terme. Des changements plus profonds, plus structurels doivent être entrepris, et attaquer la source est primordial. Remanier les liens politiques que la France entretient depuis maintenant bien trop longtemps est, certes, difficile mais extrêmement nécessaire. Que chaque chose soit faite en son temps et que la France puisse avoir la vigueur qu’elle a su montrer dans ses mesures à court terme.

***

Au moment où j’écris cet article un tweet du président iranien Rohani indique que ce dernier s’entretient avec Hollande par téléphone et que les deux désirent mettre en place plus d’ « unité ». J’interprète cela comme un signe de progrès.

 

– Ludovic Van Den Bergen

 

Photo: Amber McDonald/Flickr Creative Commons

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